


Philippe VILLENEUVE
-
Mode et médecine
ne font pas toujours bon ménage. Ainsi l'habitude de porter ses chaussures
de jogging à la ville
désole
les podologues. Beaucoup d'adolescents ne les quittent pratiquement jamais
et marchent en permanence sur plusieurs centimètres de mousse. Or, le pied
s'habitue vite au confort. La souplesse de la semelle lui fait oublier petit
à petit ses propres qualités d'amortissement. Sous l'os du talon -le calcanéum-
on trouve par exemple un coussin graisseux qui, en s'écrasant sous le poids
du corps, joue lui aussi un rôle essentiel d'amortisseur. Or, celui-ci perd
sa raison d'être lorsqu'on
chausse continuellement des joggings. Plus grave encore,la voûte plantaire
risque de s'effondrer avec la mise au repos des muscles chargés de la supporter.
Enfin, le pied abandonne peu à peu ses qualités de proprioception dans cette
chambre capitonnée. Les boucles réflexes, chargées d'adapter en permanence
notre position selon l'état de tension des différents ligaments, perdent
de leur acuité. Le pied manque alors de dynamisme, ce qui a pour double
effet d'accroître le risque d'entorses et d'exposer les articulations plus
hautes (genoux, hanches, dos) à des contraintes inhabituelles. Ces évidences
semblent toutefois assez mal acceptées dans le
grand public puisque les études de marché indiquent que 80% des modèles
de baskets ne connaîtront jamais l'ivresse des parquets cirés. Pour Philippe
Villeneuve, nos pieds courent un grand danger.
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- Y a-t-il. a votre avis. un danger à porter continuellement
ses chaussures de jogging? Quand on met de la mousse sous le
pied, c'est comme si on anesthésiait les petits capteurs plantaires. Or le
pied a besoin de la réaction du sol pour s'équilibrer. On voit cela très précisément
dans nos études. Le corps balance de plus en plus à mesure que l'on augmente
l'épaisseur de la semelle. Une étude faite par l'Association Française de
Posturologie a montré que le simple fait de mettre 5 millimètres de Téflon
sous la sole plantaire multipliait les oscillations posturales par deux!
- Comment mesure-t-on ces oscillations?
On utilise des plates-formes de force. C'est une plaque rigide indéformable
qui permet d'analyser les mouvements du corps par la projection du centre
de gravité sur le sol. Dans le jargon, on parle plutôt de centre de pression
podale. Vous placez la personne debout en lui demandant de ne pas bouger et
vous voyez les oscillations en recherche d'équilibre. Plus les semelles sont
souples et plus c'est difficile! Remarquez, ce n'est pas vraiment nouveau.
Cela fait dix ans que l'on sait que les chaussures de sport augmentent l'instabilité.
- Cette forme d'anesthésie dont vous parliez comporte-t-elle
un risque de traumatisme? Bien sûr, on se rend très facilement
compte de cela dans les salles de sport. Ceux qui jouent au basket ou au volley
avec des chaussures de course à pied augmentent de beau coup le risque de
se fouler la cheville. C'est évident. L'anesthésie des capteurs cutanés plantaires
empêche le travail neuro-musculaire. Ils ont un temps de retard dans le positionnement
du pied. D'ailleurs, vous verrez que, dans toutes les disciplines sportives,
les chaussures de compétition sont plutôt rigides. Il n'y a que dans la course
à pied que I'on utilise des chaussures amortissantes. Et encore, la semelle
est de moins en moins épaisse à mesure qu'on monte de niveau.
- Ce risque d'entorse augmente-t-il aussi avec
l'age? Effectivement. Il y a une perte de sensibilité au niveau
des capteurs plantaires au cours de la vie. Par analyse vidéo et des travaux
sur plate-forme de force, on a pu démontrer que cette élévation du seuil était
linéaire entre 20 ans et 60 ans et exponentielle ensuite.
En gériatrie, des
études ont permis de corréler cette lente détérioration avec le risque de
chute. Reste à présent à déterminer l'origine. Est-ce le capteur lui-même?
Est-ce la vitesse de conduction? Est-ce un problème d'intégration cérébrale?
Il y a certainement un tas de facteurs qui entrent en ligne de compte.
- En somme, une personne âgée qui porte des chaussures
de jogging et qui court sur un sol irrégulier, est sure de se casser ou de
se tordre quelque chose... Ce n'est peut-être pas aussi simple
que cela. Mais c'est vrai qu'il y a un piège dans cette sensation de bien-être.
Certains auteurs comparent même la chaussure de sport à une drogue douce.
Elle donne une illusion de sécurité. Mais en réalité, on est coupé du monde.
Le pied se trouve dans une bulle et les contraintes qui ne l'atteignent plus
vont être majorées ailleurs.
- C'est aussi une drogue à accoutumance. Lorsqu
on est habitué aux chaussures de sport, il devient très difficile de revenir
à des chaussures de ville. Là aussi, c'est assez logique. Le
pied s'est habitué à un environnement moelleux. Il a perdu ses capacités d'absorption.
Certains évoquent même la possibilité de voir fondre les capitons chargés
d'amortir les chocs. Cela paraît assez logique. Mais il faut se méfier des
hypothèses trop séduisantes. On peut mesurer, en effet, l'épaisseur de ces
petits coussinets graisseux par échographie et, à ma connaissance il n'y a
pas de données statistiques précises qui fassent état de leur disparition.
Ce qui est sur, par contre, c'est que ces capitons se fragilisent au cours
de l'existence. Chez les personnes âgées, ils se déchirent parfois et l'os
devient palpable au toucher. Au niveau de l'avant-pied, on perçoit les têtes
métatarsiennes.
- Ces semelles posent-elles également un problème
biomécanique? Un pied qui s'enfonce dans quelque chose de mou
se place automatiquement en pronation. Pour rétablir l'équilibre, on aura
tendance à faire une rotation interne du genou, ce qui est déjà une position
inhabituelle et préjudiciable sur le plan anatomique. A partir de là, le bassin
bouge lui aussi et, par le jeu des compensations, les tensions remontent jusqu'à
la colonne cervicale qui doit accentuer sa lordose naturelle pour maintenir
le regard à l'horizontale. On se trouve dans un système de cardans inversés
avec les épaules qui "rentrent" et la tête qui bascule vers l'arrière. Là-dessus
viennent se greffer d'autres déviations. Beaucoup d'adolescents adoptent ainsi
des positions non symétriques, c'est-à-dire que le corps tourne sur lui-même
pour chercher son équilibre. On observe alors qu'une épaule devance systématiquement
l'autre.
- Certains modèles de chaussures de sport proposent
aussi un support de voûte plantaire. Qu'en pensez-vous? Heureusement,
la plupart de ces modèles ont disparu. Aujourd'hui, on ne rencontre pratiquement
plus que des micro-voûtes en mousse, souvent amovibles, qui n'ont en réalité
aucun impact et sont seulement là pour donner une impression de confort lors
qu'on enfile la chaussure. C'est purement un effet marketing. Mais on ne trouve
plus de tige relativement rigide de soutien. J'imagine que l'industrie du
jogging s'est rendu compte du risque. Car évidemment lorsque les petits muscles
qui sont responsables de soutenir la voûte plantaire comprennent qu'ils ne
servent plus à rien, ils s'atrophient et, plus tard, si on remet le pied en
charge, il s'effondre littéralement. On remarque la même chose pour les personnes
restant longtemps alitées.
- Ou longtemps dans le plâtre Effectivement.
En médecine, on a toujours cet ancien réflexe de plâtrer une articulation
douloureuse. Cela se justifie parfois pour permettre une reconstruction osseuse.
Mais au niveau locomoteur, en revanche, c'est catastrophique. On se retrouve
avec des problèmes trophiques, vasculaires et neurologiques et, à la fin,
la personne ne sait plus marcher. La région n'est plus intégrée au niveau
du système central, cela a été très bien démontré par Jean-Pierre Roll, du
CNRS de Marseille.
- A l'inverse, un sédentaire qui se mettrait à
marcher ou a courir verrait-t-il son pied se transformer? Là
encore, il faut faire la différence entre ce qui serait logique et ce que
l'on sait réelle ment. Or si l'on connaît bien ces petits muscles du pied
sur le plan anatomique, on ne sait toujours pas très bien comment ils se comportent
à l'effort. Ce qui est sûr, c'est qu'à chaque pas ils supportent une énorme
pression et que le pied se tasse légèrement. Sur une pointure 42, on enregistre
une différence de taille de 1 centimètre en longueur et 2 centimètres en largeur
entre la charge et la décharge. Mais, évidemment, à la longue, le pied se
muscle! Comment? On ne sait pas exacte ment. L'exploration par électrophysiologie
est difficile à réaliser à l'intérieur du pied. Mais il faut bien comprendre
qu'il s'agit d'un modèle dynamique et que l'on risque beaucoup à corriger
grossièrement des mécanismes qui sont beaucoup plus subtils.
- Que pensez-vous des chaussures avec corrections
pour les hyperpronateurs ou hypersupinateur? Le principe même
me paraît audacieux. On essaie de corriger alors qu'on ignore pratiquement
tout de l'équilibre de la personne. C'est un non-sens. D'autant qu'il est
exceptionnel que quelqu'un présente la même déformation à gauche et à droite.
En plus, à l'heure actuelle, on trouve des chaussures qui sont corrigées sans
la moindre indication ni sur les chaussures, ni sur la boîte. Et il ne faut
pas compter sur les vendeurs pour vous renseigner. La plupart sont incompétents!
C'est exactement comme si on vendait un médicament dans un supermarché sans
prescription et sans notice.
Et, bien sur, c'est d'autant plus grave que la
plupart des jeunes portent ces chaussures 365 jours par an.
- C'est pourquoi on recommande classiquement d'arriver
au magasin de chaussure pour observer ou sont les traces d'usures et en fonction
de cela, choisir le modèle? Mais même cette idée-là me paraît
éminemment trompeuse. Car la plupart du temps, les traces d'usure seront mal
interprétées. Certaines personnes hyperpronatrices courent avec les pieds
en supination. On va donc conseiller un modèle qui va accentuer la déformation!
- On ne peut donc rien déduire de l'usure de
la semelle? Si, bien sûr. Mais il faut être prudent. Il faut
toujours se demander pourquoi le pied s'est mis dans cette position-là.
Par exemple, I'hypersupination. Il y a une hypothèse intéressante sur son
origine qui repose sur la notion de bras de levier. En fait, une adaptation
se ferait chez les personnes hypotoniques pour augmenter le bras de levier,
et par laquelle les genoux vont vers l'extérieur. Ils ont donc besoin de
moins de force pour réaliser un même mouvement. Evidemment, cela entraîne
un positionnement du pied en hypersupination, ce qui n'est pas souhaitable.
La diminution de la surface d'appui l'expose à subir en effet beaucoup plus
de contraintes et parfois des douleurs qui vont faire en sorte que naturellement,
la personne va se remettre en pronation. Alors, s'il reste en hypersupination,
il y a deux hypothèses: soit on a affaire à une personne qui manque de sollicitations
-en clair, quelqu'un qui ne marche jamais-, soit des douleurs à l'intérieur
du pied l'empêchent de poser naturellement son pied sur le sol. Bien sûr,
cela vient contrarier pas mal d'idées reçues. Souvent on parle de pied creux
varus hypertonique alors que, dans la réalité, les pieds en supination se
retrouvent plutôt dans les pathologies neurologiques flasques comme pour
les cas de polio ou de fonte musculaire massive.
- Il y a peut-être des facteurs génétiques qui
entrent en ligne de compte. Les pieds plats par exemple? Il
faut voir d'où vient notre conception du pied plat. Il y a des relents de
médecine coloniale là-dessous. En Afrique, on a découvert que les Noirs avaient
souvent les pieds plus plats que les nôtres. Cela ne les empêchait pas de
courir. Mais on a vite considéré cela comme une tare. Ensuite, on a élargi
le concept à l'ensemble de la population. Pendant des années, celui qui avait
les pieds plats était exempté du service militaire. Or il y a plein de contre-exemples
d'athlètes excellents avec les pieds plats. Non, franchement, cela ne repose
pas sur grand-chose. Du point de vue du podologue, c'est même très rare qu'on
tienne compte des pieds plats. L'erreur c'est de toujours partir d'observations
sur le pied sans voir à quoi cela correspond au niveau de la statique générale.
- En fait la position du pied dépend autant de
l'équilibre générale du corps que l'inverse Voilà. Cela se
passe dans les deux sens. Quand il y a un trouble postural, on observe des
contraintes anormales au niveau du pied et quand il y a des contraintes anormales
au niveau du pied, cela se répercute sur l'ensemble de l'organisme. C'est
le boulot qu'on fait tous les jours en posturologie pour dénouer les fils.
C'est comme cela parfois qu'en travaillant sur des semelles de posture on
fait disparaitre des tensions au niveau du cou.
- Que dire alors des modèles de chaussures qui
transforment carrément la morphologie de la personne, comme les hauts talons?
Cela peut paraître paradoxal, mais les hauts talons qui sont
tant décriés, génèrent moins de problèmes chez les gens qui ont les pieds
fins, que les chaussures de sport. Par contre, cela potentialise les conflits
entre le pied et la chaussure. Les femmes sont plus nombreuses à souffrir
d'hallus valgus, communément appelé oignon. Notez, on retrouve aussi cela
avec des chaussures de cow-boy et tous les modèles qui serrent fortement le
pied. Il faut du volume intérieur pour respecter sa physiologie. Le pied gonfle.
Il n'est pas rare de gagner une ou deux pointures en cours de journée.
- Et les semelles compensées, qu'en pensez-vous?
Là, ça tombe sous le sens. Il suffit d'observer les jeunes qui en portent.
Ils désaprennent à marcher. Ces chaussures brouillent tous les repères spatio-temporels
à un âge, I'adolescence, où le schéma corporel est déjà bouleversé. L'autre
effet de mode assez ridicule, c'est l'habitude que prennent les gamins de
ne pas nouer leurs lacets. Cela les oblige à crisper le pied en permanence
pour rattraper leurs chaussures avec leurs orteils. C'est difficile de leur
faire changer d'avis...
- La publicité y parvient bien. C'est
vrai. On a d'ailleurs fait des tests pour observer comment les gens choisissent
leurs chaussures. En général, ils répondent à des phénomènes de mode ou en
se basant sur des critères de confort immédiat. Mais évidemment l'aspect postural
n'est jamais pris en compte. Or cela saute aux yeux. La chaussure transforme
carrément les attitudes. Il suffit parfois que la personne se mette debout
devant un miroir pieds nus et ensuite même chose avec les modèles de jogging
aux pieds pour assister au basculement des épaules par lequel elle essaie
de rétablir son propre déséquilibre. Elle-même peut facilement s'en apercevoir.
Il suffit de lui fixer les épaules et de lui demander de tourner la tête le
plus loin possible en arrière. Comme il y a une modification du tonus nucal,
elle éprouvera probablement plus de difficultés à tourner la tête à gauche
ou à droite.

- A vous entendre la chaussure idéale n`existe
pas? Une bonne chaussure doit être neutre, c'est-à-dire peu
amortissante et spacieuse. Le modèle Stan Smith de chez Adidas avait toutes
ces qualités. Il jouit d'ailleurs d'une longévité exceptionnelle sur un marché
en perpétuel renouvellement. En résumé, il faut une chaussure qui épouse le
pied, selon un concept qui avait été développé il y a quelque temps chez Decathlon.
Et pas le contraire! Or les chaussures actuelles, pour la plupart, dictent
l'attitude du pied.
- Et pour courir? C'est la même
chose. On n'a pas besoin d'une grosse épaisseur de mousse. Ou plus exactement
tout le monde n'en a pas besoin. C'est un peu le tort des chaussures actuelles.
Le concept de l'amortissement est probablement très valide pour des personnes
qui ont précisément les pieds fragiles. Mais cela ne se justifie pas obligatoirement
pour tous. On peut très bien courir avec de simples baskets. Or, pour des
raisons de marketing, on veut nous faire croire que c'est dangereux. C'est
ridicule.
- Quelle place réservez-vous à toutes les innovations technologiques?
Je professe simplement que tous les matériaux de synthèse qu'on utilise jusqu'à présent
sont toujours moins bons que l'original: le capiton plantaire. Et qu'en outre,
ils sont moins solides et moins stables. On a démontré ainsi que, sur certains
modèles, la capacité d'amortissement qui était bonne à faible température
dégringolait de manière dramatique en cours d'effort.
- quels sont les progrès véritables que vous attendez?
Il faudrait que les fabricants soient plus humbles. Qu'ils renoncent à cette
lubie de vouloir tout corriger à partir de la chaussure. Ce n'est pas leur
boulot de traiter les pathologies, d'autant que, bien souvent, ce qu'ils prétendent
traiter, en fait ils le génèrent. On voit bien cela dans l'analyse clinique.
En fait, il est quasiment impossible de conseiller un patient pour lui dire
quelle est la bonne chaussure. Donc quand j'ai affaire à des sportifs, je
leur dis "vous prenez une paire ou deux dans un magasin, vous ne les mettez
pas, vous venez me voir et on teste".
- Tout le monde ne peut pas se permettre une étude
sur mesure? Non, c'est pourquoi il faudrait rendre les choses
plus simples. Rien ne me fait aussi peur que tous ces gadgets que l'on trouve
dans les chaussures de sport et qui en gonflent exagérément le prix. Actuellement,
on a introduit l'idée d'axe courbe. Pour moi, c'est une catastrophe. Ces modèles
mettent artificiellement le pied en position de présupination. Cela crée un
déséquilibre et on perd de l'amortissement naturel. L'axe d'inflexion qui
se trouve normalement au niveau de la moitié du pied est en fait rejeté vers
l'avant. Les orteils partent en coup de vent. Or, il s'agit de la partie la
plus riche au niveau neuro-sensoriel. Je ne dis pas que ces modèles sont à
déconseiller dans tous les cas. Ces chaussures peuvent sûrement aider à résoudre
des éventuels problèmes de frotte ment ou d'autres pathologies. Mais il me
paraît absurde de les utiliser en matière de prévention. C'est comme si on
voulait donner de l'aspirine à tout le monde sous prétexte que certains ont
mal à la tête. Propos recueillis par Gilles Goetghebuer